Innovation

Antonin Morillon : cartographe de l’ADN

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Directeur de recherche au CNRS, responsable d’unité à l’Institut Curie, et à l’origine de la start-up Cereus Biosciences, le Dr Antonin Morillon explore les régions les plus énigmatiques de notre génome. À la croisée de la recherche fondamentale, de la médecine personnalisée et de l’innovation biotech, il éclaire le potentiel thérapeutique du "dark genome", ce continent longtemps négligé de notre ADN.

Un autre regard sur le génome humain

Lorsqu’on évoque le génome humain, on pense spontanément aux gènes qui codent pour des protéines, les fameuses « briques » du vivant. Mais cette portion du génome ne représente que 2 % de notre ADN. Le reste ? Une masse silencieuse, mal comprise, longtemps qualifiée d’« ADN poubelle ». C’est précisément cette zone d’ombre qu’Antonin Morillon a choisi d’explorer, convaincu que le dark genome recèle des fonctions biologiques décisives.

« C’est comme si on lisait un livre dont on ne comprend que les deux premières pages », explique-t-il. Car en réalité, ce génome non codant n’est pas inactif : il s’exprime, interagit, produit parfois des peptides encore mal caractérisés, et pourrait jouer un rôle essentiel dans des pathologies complexes, comme le cancer.

Après une formation initiale en école d’ingénieur, Antonin Morillon se tourne vers la biologie, passe par Oxford, puis intègre le CNRS. En 2010, il rejoint l’Institut Curie, où il dirige aujourd’hui l’unité mixte de recherche Dynamique de l’information génétique : bases fondamentales et cancer (UMR3244 - Institut Curie, CNRS). Son équipe, composée d’une douzaine de chercheurs et chercheuses, mêle approches en génomique, bio-informatique, biologie cellulaire et modélisation. Objectif : cartographier le dark genome, comprendre son rôle dans le développement tumoral, et identifier des séquences inédites aux propriétés thérapeutiques.

Dans son bureau, à deux pas des paillasses silencieuses et des centrifugeuses au ronronnement régulier, un petit Einstein en crochet veille discrètement depuis une étagère. Offert par une ancienne membre de l’équipe, ce clin d’œil incarne l’attachement profond d’Antonin Morillon à la recherche collective, patiente et créative.

 

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Quand la recherche fondamentale ouvre la voie à l’innovation clinique

Après la compréhension vient l’innovation. C’est ainsi qu’Antonin Morillon conçoit la suite logique de ses recherches.

D’abord par une première tentative : une start-up pour détecter le cancer de la prostate par simple analyse urinaire. Faute de financements suffisants, le projet n’aboutit pas. Mais la technologie développée, elle, reste.

La technologie du chercheur mène à la création de Cereus Biosciences en 2023, spin-off de l'Institut Curie, aux côtés du Dr Olivier Lantz, directeur du laboratoire d'Immunologie clinique de l’Institut Curie, et du Dr Daniel Gautheret, bio-informaticien, chef d’équipe à l'Institut de biologie intégrative de la cellule (Université Paris-Saclay, CNRS, CEA). Ils sont rapidement rejoints par la Pre Cindy Neuzillet, gastroentérologue, spécialiste des cancers digestifs à l'Institut Curie. À eux quatre, ils forment une équipe pluridisciplinaire à la croisée des approches fondamentales, cliniques et computationnelles — un atout décisif pour faire avancer leur nouveau projet.

L’objectif de Cereus : utiliser les antigènes issus du dark genome pour concevoir des vaccins thérapeutiques contre le cancer du pancréas, particulièrement agressif. Contrairement aux vaccins ultra-personnalisés, complexes et coûteux, leur approche vise à développer des vaccins « prêts à l’emploi », fondés sur des signatures génétiques communes à un maximum de patients.

« Là où les autres se concentrent sur les 2 % du génome, nous, on regarde les 100 %. On va chercher ce que la plupart ignore ou exclut », résume Antonin Morillon. Cette stratégie novatrice repose sur un savoir-faire bio-informatique unique, un accès privilégié aux échantillons de patients de l’Institut Curie, et une approche pragmatique du développement clinique.

Après une première levée de fonds et des validations précliniques en cours, Cereus avance à pas sûrs. En ligne de mire : une nouvelle génération de vaccins contre le cancer, à la croisée du fondamental et de la médecine de demain.

Une vision de la recherche comme bien commun

Malgré ses incursions dans le monde entrepreneurial, Antonin Morillon reste profondément attaché à la recherche académique. « C’est elle qui crée les idées, qui prend le temps de poser les bonnes questions, même sans promesse immédiate de rentabilité. »

Dans son unité, il continue d’explorer des pistes de recherche fondamentales sur les ARN non codants, les éléments transposables, ou encore les interactions entre génome et environnement cellulaire. Ces travaux, encore éloignés des applications cliniques, alimentent une meilleure compréhension du vivant, et constituent un terreau fertile pour les innovations de demain.

Aujourd’hui en tant que Directeur d’unité, il se voit aussi comme un passeur de savoirs, d’intuitions scientifiques, mais aussi d’émotions. « Ce n’est pas un mythe, le eurêka. Et une fois qu’on l’a vécu, on cherche à le revivre. »

Pour une science durable et désirable

Mais derrière cet enthousiasme se dessine aussi une inquiétude. Celle de voir les jeunes chercheurs découragés par la précarité des carrières académiques. « On ne peut pas faire de science si on ne sait pas où on sera dans six mois. Comment bâtir une équipe, un projet, une vision dans ces conditions ? » s’interroge-t-il.

Il plaide pour une politique scientifique plus stable, capable de garantir un vrai choix entre recherche publique et innovation privée. Une recherche où l’on peut habiter un laboratoire dans la durée, transmettre, former, inventer.Et surtout, il garde l’espoir. Celui de voir émerger une génération de chercheurs et chercheuses capables d’embrasser la complexité du vivant, sans renoncer à leur passion. De faire du dark genome un nouvel espace de découverte, mais aussi un levier d’action pour soigner mieux.


 

Equipe Morillon: Maxime Wéry, Giuditta Della Corte, Marina Pinskaya, Zhimin Wang, Ugo Szachnowski, Clelia Manna, Marina Lefrère, Panagiotis Papoutsoglou, Antonin Morillon.


 

Parcours et réalisations marquantes

1990s : Formation initiale en école d’ingénieur, puis orientation vers la biologie

2000 : Passage par l’Université d’Oxford dans le cadre d’un post-doctorat

2005 : Chargé de recherche au CNRS, Centre de Généntique Moléculaire, Gif sur Yvette

2010 : création de l’équipe de recherche à Curie

2019 : Prise de direction de l’unité Dynamique de l’information génétique : bases fondamentales et cancer à l’Institut Curie

2018 : Lancement d’un premier projet entrepreneurial sur la détection urinaire du cancer de la prostate

2023 : A l’origine de la création de Cereus Biosciences

2024,25 : Dépôt de brevets sur des antigènes issus du dark genome pour application vaccinale

2025 : Validation préclinique en cours pour un vaccin thérapeutique

Le Pôle PSL Innovation, l'excellence académique au service de l'innovation


L’Université PSL, lauréate de  l’appel Pôles Universitaires d’Innovation, a obtenu un financement de 11 M€ sur 4 ans pour renforcer son écosystème d’innovation, un signe de reconnaissance de la dynamique de son écosystème, et un succès qui a permis la création du Pôle PSL Innovation. 
 
Le Pôle PSL Innovation a pour missions principales de structurer, coordonner et amplifier les actions de valorisation et de transfert de technologie réalisées par les établissements membres et les organismes associés, tout en renforçant les liens et la coopération entre l’Université PSL et le monde socio-économique, afin de maximiser l'impact de la recherche réalisée par ses communautés. 
 
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Un périmètre large et interdisciplinaire : Il embrasse l’innovation sous toutes ses formes, l’ensemble des disciplines et des domaines d’application  
Un programme et des offres sur mesure à destination des doctorants, chercheurs, ingénieurs, enseignants, personnels soignants, et de nos partenaires socio-économiques. 
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