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« Le doctorat SACRe permet d’inventer sa propre méthode de recherche »

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Programme doctoral pionnier de recherche-création en France, ayant inspiré de nombreux autres cursus et suscité l'admiration de Harvard, PSL SACRe (Sciences, Arts, Création, Recherche) forme chaque année des artistes-chercheurs promis à de brillantes carrières. Alors que s’ouvre l’appel à candidatures pour la promotion 2021, Anouk Phéline et Geoffrey Rouge-Carrassat, doctorante et doctorant du programme, partagent leur expérience.

SACRe

 

PSL : Quelles ont été vos motivations principales pour rejoindre le programme doctoral SACRe ?

Anouk Phéline : Le doctorat SACRe permet d’inventer sa propre méthode de recherche et de produire non seulement une thèse écrite, mais aussi des films, expositions, performances, etc. C’est cette liberté d’expérimentation qui m’a convaincue de rejoindre le programme. Pendant ma formation en philosophie et en histoire du cinéma, j’ai commencé à réaliser des films dans le cadre d’une année d’échange à University of California, Los Angeles puis d’un atelier de montage d’archives à l’université Paris 1, et je tenais à intégrer cette pratique à ma thèse. À la croisée de ces expériences, mon projet consacré au film Voyage en Italie de Roberto Rossellini conjugue le travail d’archives, l’enquête de terrain et la création audiovisuelle.

Geoffrey Rouge-Carrassat : Très tôt dans mon parcours, j’ai eu envie d’être dans une dynamique de recherche et d’expérimentations. Je fantasme sur un espace de recherche détaché des impératifs de la production. En entrant au CNSAD-PSL, j’ai découvert le doctorat SACRe. Une fois diplômé du CNSAD – PSL, j’ai intégré le master création littéraire de l’Université Paris 8, avec l’optique de candidater au doctorat SACRe.

PSL : Comment s’est fait le choix de votre sujet de recherche ? Y a-t-il eu un moment ou un élément déterminant ?

Geoffrey Rouge-Carrassat : La préparation du dossier de candidature a été un moment clé.J’étais attiré par de nombreux sujets. Choisir était difficile. En repensant à mes différentes expériences théâtrales, j’ai réalisé que j’agissais plus comme un game designer que comme un metteur en scène ou un acteur : je m’impose ou je propose des règles qui vont permettre la création. En d’autres termes, il a toujours s’agit pour moi de créer les conditions propices à la liberté, à la créativité et au plaisir de l’acteur. Mon sujet de thèse est né d’une sorte d’introspection rétrospective : « Faire du jeu théâtral et de la création d’un spectacle (répétitions et représentations) un jeu pour les acteurs ? ».

 Fiche de synthèse doctorat de Geoffrey Rouge Carrassat

Anouk Phéline : Pour ma part, j’ai commencé à m’intéresser à mon sujet pendant mon cursus à l’ENS – PSL. Je suivais les cours et séminaires d’Antoine de Baecque qui m’ont fait découvrir l’étude historique de la genèse des films. Inspirée par cette approche, je l’ai sollicité pour diriger ma thèse et nos échanges au cours de la préparation du dossier SACRe m’ont aidée à préciser mon sujet de recherche. Après m’être plongée en Master dans les archives d’Éric Rohmer et d’Alain Resnais, je souhaitais élargir mon horizon au cinéma italien en me centrant sur un film jugé fondateur par la Nouvelle Vague : Voyage en Italie (1954). Cette idée a germé suite à une conférence que j’avais donnée sur la reprise au cinéma de la tradition du voyage en Italie.

 Fiche de synthèse doctorat d’Anouk Phéline

PSL : Chaque thèse SACRe est un objet singulier. Y a-t-il parmi la génération des docteures et docteurs SACRe des travaux qui vous ont particulièrement inspirés ou marqués ? Concernant votre propre travail de thèse : avez-vous déjà une idée de la forme qu'il prendra et pourriez-vous en présenter les grandes lignes ?

Anouk Phéline : La richesse du programme est de nous confronter à d’autres disciplines, comme le design : j’ai ainsi trouvé passionnantes les machines conçues par Émile de Visscher ou Jeanne Vicérial au cours de leurs recherches. Dans mon champ, j’ai été marquée par les essais vidéos de Chloé Galibert-Laîné qui renouvellent l’analyse de film. En vue de ma thèse, je travaille en parallèle à réunir des sources et documents inédits pour reconstituer la genèse de Voyage en Italie et à élaborer un essai audiovisuel à partir de séquences du film et d’entretiens réalisés sur les lieux de tournage. J’en ai présenté un premier volet au Cinéma du réel, sous le titre Regard contre regard.


REGARD CONTRE REGARD, essai vidéo réalisé par Anouk Phéline, qui reprend et retravaille des extraits du film "Voyage en Italie" de Roberto Rossellini (1954). Présenté au festival parlé durant la 43e édition du Cinéma du réel.

Geoffrey Rouge-Carrassat : J’ai été très marqué par la soutenance de thèse de Marcus Borja (NDLR : Docteur SACRe 2017). Le public était placé en cercle, dans le noir et n’entendait que des bribes de phrases dans des langues différentes. Son œuvre créait une toute nouvelle expérience pour le spectateur. Changer la relation du spectateur au spectacle, c’est aussi ce que je cherche. Je souhaite parvenir à repenser le rapport de l’acteur à ce qu’il fait par le prisme inspirant du jeu (ludique).

 

 Extrait d'une des performances présentées pendant la soutenance de thèse de Marcus Borja, décembre 2017, ® Thomas Vauthier

 

PSL : Vous avez respectivement intégré le programme en 2018 (pour Anouk) et 2019 (Geoffrey). Y a-t-il un moment qui vous a particulièrement marqué ?

Anouk Phéline : En décembre 2018, un séminaire de trois jours a réuni les promotions de SACRe et la délégation de la Faculty of Arts and Sciences de Harvard en visite à Paris. Ce fut l’occasion de découvrir les travaux de jeunes doctorant.e.s en art du parcours « Critical Media Practice », dirigé notamment par l’anthropologue et cinéaste Lucien Castaing-Taylor. J’ai été particulièrement touchée par l’essai vidéo de Jessica Bardsley, Goodbye Thelma, qui reprenait des plans de Thelma et Louise (1991), traités en négatif, et les faisait dialoguer avec des images filmées par la réalisatrice au fil de ses voyages en solitaire. Cette réappropriation du film comme un récit intime a nourri ma réflexion.

 Le programme doctoral SACRe et la Faculty of Arts and Science d’Harvard University collaborent.

Geoffrey Rouge-Carrassat : Effectivement, les échanges avec la Faculty of Arts and Sciences d’Harvard sont des moments d’une rare intensité. Pour ma part, j’ai eu la chance de participer à la délégation SACRe qui s’est rendue à Harvard l’année dernière, juste avant la crise sanitaire. C’était ma première occasion de présenter mon sujet devant un public, qui plus est en anglais, la pression était forte ! (rire) Les échanges avec les doctorants américains ont été très riches. Cette rencontre nous a permis d’initier des échanges et d’envisager des collaborations. La crise sanitaire a mis en pause ces projets pour le moment, mais je garde espoir qu’ils reprennent dès le retour à la « normale ».

PSL : Quels sont vos projets respectifs pour les années à venir ?

Geoffrey Rouge-Carrassat : Dans l’immédiat, je pars en résidence de recherche avec six acteurs et actrices, une créatrice de masques et une vidéaste. Nous allons adapter des jeux au théâtre, expérimenter la direction de scène avec des acteurs adultes à partir d’échanges d’enfants, créer un dispositif qui nous permettra de générer des histoires à partir d’un échiquier… Les résultats de cette recherche seront présentés début mai. Je travaille également avec les élèves du 1er cycle du CNSAD - PSL sur le théâtre de l’horreur. Et, l’année prochaine, je serai en résidence à la Chartreuse pour écrire le dernier projet du doctorat : une adaptation de l’épopée Gilgamesh en canevas. C’est-à-dire un ensemble de règles et de points de rendez-vous pour les acteurs pour permettre au spectacle de se renouveler à chaque représentation dans sa mise en scène, son interprétation et sa scénographie.

Echiquer Thèse SACRe

Vue de l’échiquier générateur d’histoires ® Geoffrey Rouge-Carrassat

Anouk Phéline : Je compte retourner dans le petit village de Maiori près de Naples où j’ai rencontré les derniers figurants et témoins de la scène finale de Voyage en Italie. Toute une communauté s’y souvient des films que Rossellini a tournés sur place et, à travers eux, évoque sa propre histoire. C’est la dimension anthropologique de cette mémoire vivante que je voudrais saisir par l’image et l’enregistrement sonore. Après ma thèse, je souhaiterais m’investir dans des initiatives plus collectives et accompagner des films à différentes étapes de leur production ou de leur diffusion. Dans cette optique, j’ai commencé à collaborer avec l’International Filmmaking Academy à Bologne et le festival de Locarno.

Anouk Phéline et Geoffrey Rouge-Carrassat

Ancienne élève de l'ENS - PSL, Anouk Phéline est doctorante en histoire et théorie du cinéma au sein du laboratoire SACRe (ENS-PSL) en cotutelle avec l’Università Degli Studi di Milano. Sa thèse, sous la direction d’Antoine de Baecque et d’Elena Dagrada, est consacrée à l’analyse génétique du film Voyage en Italie de Roberto Rossellini et s’accompagne de la réalisation d’un essai audiovisuel.

Metteur en scène, auteur et comédien, Geoffrey Rouge-Carrassat est formé au Conservatoire de Lyon puis au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique de Paris - PSL. En 2016-2017, il participe au programme AIMS (Artiste Intervenant en Milieu Scolaire). Fondateur de la Compagnie La Gueule Ouverte, il a depuis créé trois spectacles : Conseil de classe, Roi du silence et Dépôt de bilan. Après un Master de Création Littéraire à l'Université Paris 8, il est actuellement doctorant SACRe-PSL.

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Fin de l'appel à candidatures : 6 mai 2021 16h