Pourquoi certains récits traversent-ils les siècles quand d'autres disparaissent ?
Nous lisons encore aujourd’hui la Chanson de Roland, les récits du roi Arthur ou les aventures des chevaliers de la Table ronde. Ces œuvres semblent avoir traversé naturellement les siècles jusqu’à nous. Pourtant, derrière cette impression de continuité se cache une réalité bien différente : l’immense majorité des manuscrits médiévaux originaux a disparu, emportant avec elle de nombreuses histoires dont nous n’avons peut-être plus aucune trace. Dans une étude publiée dans PNAS Nexus, une équipe de chercheurs dirigée par Jean-Baptiste Camps à l’École nationale des chartes – PSL montre qu’il est possible de modéliser la transmission des textes médiévaux afin de mieux comprendre les mécanismes qui déterminent la survie ou la disparition des œuvres à travers le temps.
Une mémoire du passé largement incomplète
Lorsqu’ils étudient la littérature médiévale, les historiens et philologues travaillent à partir des manuscrits qui sont parvenus jusqu’à nous. Mais ces témoignages ne représentent qu’une fraction de ce qui a réellement existé. Les résultats de l’étude suggèrent au moins 95 % des originaux des manuscrits médiévaux auraient disparu au fil du temps. Pour autant, la disparition des manuscrits n’entraîne pas nécessairement celle des œuvres. Parce qu’ils ont été abondamment copiés et recopiés, de nombreux récits ont survécu malgré la perte de la plupart de leurs supports matériels. Les chercheurs estiment ainsi qu’environ la moitié des œuvres aurait été conservée, au moins sous une forme ou une autre.
Des méthodes analogues à la biologie de l’évolution pour étudier les textes
Pour répondre à cette question, l’équipe a adopté une approche originale, à l’interface des sciences humaines, des mathématiques et des sciences de l’évolution. Comme les biologistes reconstruisent l’histoire des espèces à partir de leur parenté, les chercheurs reconstituent l’histoire des textes à partir des liens qui unissent les différentes copies manuscrites. « Les manuscrits sont des copies de copies de copies. À partir des variantes qu’ils contiennent, nous pouvons reconstituer des arbres de transmission qui racontent l’histoire de leur diffusion », explique Jean Baptiste Camps. L’équipe a ensuite développé plusieurs modèles mathématiques simulant la vie des œuvres au cours du temps : production de nouvelles copies, destruction aléatoire de manuscrits, effondrements provoqués par de grands événements historiques (Peste noire, Guerre de cent ans...) ou encore perte progressive de popularité des textes. Ces simulations ont été comparées à un vaste corpus de littérature médiévale française, comprenant notamment chansons de geste et romans arthuriens.
La survie des œuvres : entre hasard et popularité
L’un des principaux enseignements de l’étude est que la transmission culturelle n’est ni entièrement due au hasard, ni exclusivement liée à la valeur intrinsèque des œuvres. Les résultats montrent notamment qu’un texte massivement copié peu après sa création possède davantage de chances de survivre sur le long terme. Cette diffusion précoce agit comme une forme d’assurance contre les pertes futures. Plus un récit circule rapidement, plus il devient résistant aux accidents de l’histoire. À l’inverse, guerres, crises démographiques ou changements de goûts littéraires peuvent interrompre les chaînes de transmission et condamner progressivement certains récits à l’oubli.
Retrouver les fantômes de la littérature médiévale
Au-delà des chiffres, cette recherche ouvre une nouvelle perspective sur notre rapport au passé. Les textes conservés pourraient n’être que la partie visible d’un immense patrimoine disparu. « Nous observons la littérature médiévale à travers une fenêtre étroite. Beaucoup d’œuvres ont disparu sans laisser de traces », souligne Jean Baptiste Camps. Parmi les récits que le chercheur aimerait découvrir figurent les versions perdues de la Chanson de Roland, probablement héritières d’un ensemble plus vaste de récits carolingiens aujourd’hui disparus. « C’est un peu comme en archéologie : on retrouve parfois un fragment de colonne ou un morceau de mur, puis on essaie de reconstituer l’ensemble du monument. Avec les textes médiévaux, nous tentons de reconstruire un paysage culturel dont il ne reste souvent que quelques vestiges. »
Un projet européen au long cours
Cette publication constitue une première étape du projet de recherche The Lost Manuscripts of Medieval Europe: Modelling the Transmission of Texts (LostMA) soutenu par le Conseil européen de la recherche (ERC) pour cinq ans en 2024. Les travaux se poursuivront désormais à une échelle plus large, en intégrant d’autres langues et traditions littéraires européennes afin de comparer les mécanismes de transmission culturelle à travers le continent. L’ambition est claire : comprendre ce qui fait qu’une histoire traverse les siècles, quand tant d’autres s’effacent silencieusement de la mémoire collective.
Référence : Jean-Baptiste Camps, Julien Randon-Furling, Ulysse Godreau, On the transmission of texts: Written cultures as complex systems, PNAS Nexus, Volume 5, Issue 7, July 2026, pgag207, https://doi.org/10.1093/pnasnexus/pgag207